Mardi dernier, j’ai assisté au théâtre à une démonstration de « fragments de savoirs vivants » : trois chercheur·ses qui parlent de leurs travaux et les mettent en perspective avec des textes artistiques. Ici, je prends une de ces interventions pour explorer ce qui résonne dans l’activité de notre association.
Transmettre une expérience sensible à l’écrit : mission impossible ?
Julie Neveux étudie comment la langue passe des émotions. Via le corps et à l’oral, il y a quantités de choses qui passent dans le non verbal. « Je me tiens devant vous, ma voix tremble un peu… même sans comprendre mes mots, vous percevez mes émotions. Mais à l’écrit, comment on fait ? », disait-elle. Elle a alors commenté des poèmes qui expérimentent avec les usages et les frontières de la langue pour glisser de l’émotion dans des agencements de lettres. Entendant ça, je pensais à Futurable, et deux questions me sont venues à l’esprit :
1. Comment, chez Futurable, on passe des émotions en dehors de l’écrit ?
2. Comment nos ateliers utilisent, ou pourraient utiliser le langage écrit pour produire de l’empathie ?
Au commencement était le trait
Chez Futurable, on donne beaucoup d’importance à cet aspect là. Même si on présente des sujets « techniques », et qu’on manipule des concepts scientifiques comme le retrait du trait de côte, les îlots de chaleur urbains, le bouchon vaseux, etc, on veut donner à vivre ces concepts dans le corps et l’esprit des gens qui viennent participer à nos actions pour se projeter dans les années qui viennent.
Au centre de beaucoup de nos travaux, il y a le tracé : une carte du territoire, des feutres, de longues discussions, qui aboutissent à quelques traits de couleur et un consensus autour de la table : ces hachures, c’est une zone d’agroforesterie. Ces cercles, des habitats troglodytiques communautaires… Finalement, la carte tracée collectivement, c’est le « texte », dont la légende est le dictionnaire qui met des mots triviaux sur les expressions graphiques qui sont élaborées collectivement.
Ci-dessous, une carte qui présente des figurés abstraits, et la légende qui les explicite : construit une référence commune entre les joueuses.

Garder chaud le chemin vers les savoirs froids
Au début de l’association, nous avions ainsi de l’émotion dans le jeu, mais assez peu dans la mémoire du jeu. Les participant·es avaient vécu une expérience intime, pourtant il était difficile de la retrouver dans ce qui subsistait une fois l’atelier terminé. Un rapport détaillé, incluant la carte reproduite proprement, permettait de prendre connaissance des décisions d’aménagement prises pour le territoire. Mais les enjeux personnels et collectifs, les renoncements, les contradictions, etc, étaient perdus.
Une carte en fin d'atelier, retracée au propre et légendée pour un rapport écrit.

Mais depuis, on a expérimentéplusieurs manières de transmettre ces savoirs « chauds » : dans
plusieurs itérations du jeu, l’illustration prend en charge une grande part de l’émotion qu’on véhicule. Que ce soit les croquis pris sur le vif par Gwendoline, les bandes dessinées de Eve ou les paysages évolutifs de Thierry, ons’assure que les images retiennent auprès des participants la charge affective qu’elles et ils y ont investi pendant le jeu. En l’occurrence, il est amusant d’observer comment les cartes illustrées permettent aux joueuses un ancrage mental, une référence commune qui permet de garder frais en mémoire le souvenir des interactions qui ont eu lieu pendant la partie. Paco Pandalin, le sartuper agaçant du jeu de plateau, focalise ainsi beaucoup de prises de positions !
Enfin, on développe de plus en plus chez Futurable la dimension sonore de l’affect (pas étonnant après les travaux de Alice sur le Téléscope Harmonique et la Rivière des voix) : par la mise en corps et en voix dans les versions théatralisées de l’atelier, et par le recueil de récits dans notre récent podcast, on s’assure que les données scientifiques présentées sont accessibles sous une forme qui va générer de l’empathie chez les participant·es, et pas seulement fournir des chiffres abstraits.
Ça, c’est la première question : en marge du texte écrit, l’image et le son sont là pour porter, voire accueillir les émotions.
Mots tordus, mots tremblés. L’horizon poétique de la science incarnée.
Maintenant, la seconde question : comment pourrions nous insuffler plus d’affect dans les textes écrits ? Ici, on entre plus en territoire exploratoire. Ouvrons donc une fenêtre sur ce que pourraient être les ateliers Futurable de demain…
Dans son intervention, Julie Neveux montre à travers un court poème de Francis Ponge comment on peut tordre les mots pour humaniser des choses, donner de la parole à ce qui n’en a pas… forcément, quand Futurable cherche si fréquemment à donner sa place au non humain, ça attire l’attention. Comment parleraient le fleuve, les ragondins, les galets polis par l’érosion du trait de côte ? Nous tenons régulièrement des ateliers d’écriture dans notre processus créatif, où ce genre de situation prend place. Peut être verrez vous à l’avenir ces ouvertures poétiques apparaître plus distinctement dans nos travaux. Monologues de ragondins, néologismes de l’aménagement du territoire au 21eme siècle… il y a un espace à explorer pour poétiser l’écrit dans nos actions, aux côtés des courbes évocatrices de notre géographie du futur.




